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Sotheby’s dans le litige juridique concernant le tableau de Pissarro : 7 héritiers contestent la vente

Un tableau de Camille Pissarro vendu par Sotheby’s à Londres pour plus d’un million de livres s’est retrouvé au centre d’une bataille judiciaire qui a ravivé les blessures encore ouvertes des spoliations nazies. Le litige juridique concernant le tableau de Pissarro intitulé Darse de pêche et bassin Duquesne, vendu le 25 juin 2024 pour 1,2 million de livres, est désormais entre les mains d’un tribunal de Paris, appelé à décider si la transaction doit être annulée. Sept héritiers du banquier juif Salomon Flavian, dont la collection a été confisquée par les nazis à Paris en 1941, affirment n’avoir jamais donné leur consentement à la vente de l’œuvre.

Points clés

  • Le tableau de Pissarro Darse de pêche et bassin Duquesne a été vendu par Sotheby’s à Londres le 25 juin 2024 pour 1,2 million de livres.
  • Sept héritiers de Salomon Flavian demandent l’annulation de la vente, affirmant que seuls deux membres de la famille avaient signé l’accord.
  • Mondex Corporation, chargée de recueillir le consentement des héritiers, estime que l’œuvre n’a jamais été spoliée par les nazis.
  • Les recherches de la conservatrice Mary Kate Cleary n’ont pas trouvé de preuves d’une confiscation nazie, mais sont contestées par les avocats des héritiers.
  • Le verdict du tribunal de Paris est attendu pour le 5 novembre.

Contentieux juridique autour de la vente d’un tableau de Pissarro

L’affaire concerne un paysage représentant le port de Dieppe, peint par Pissarro en 1902. Le catalogue de Sotheby’s indiquait que l’œuvre avait appartenu à Flavian dans les années 1930 et qu’elle était enregistrée dans le Répertoire des biens spoliés, le répertoire des biens pillés publié par le gouvernement français en 1947. La même information figure dans le Pissarro Critical Catalogue of Paintings, dirigé par Joachim Pissarro, arrière-petit-fils du peintre, et publié en 2005.

Malgré ces références, la maison de ventes a mis l’œuvre en vente en précisant qu’il s’agissait d’une cession « conforme à un accord entre le propriétaire actuel et les héritiers de Salomon Flavian ». Sotheby’s a expliqué au tribunal que le consentement avait été recueilli par la Mondex Corporation, société basée à Toronto et spécialisée dans la récupération d’œuvres spoliées pendant l’Holocauste.

Lors d’une audience le 18 septembre dernier, toutefois, les sept requérants ont déclaré que cet accord n’avait été signé que par deux parents, Gilles et Nicolas Flavian, sans que les autres ne soient jamais consultés. Selon les documents judiciaires, par le contrat signé avec le vendeur, les deux héritiers, représentés par Mondex, auraient renoncé à tous leurs droits sur le tableau dans le cadre de la vente. Les autres membres de la famille, d’après les éléments versés au dossier, n’ont appris la cession que des mois plus tard, par une lettre datée du 17 octobre 2024 dans laquelle Mondex indiquait avoir accepté en leur nom une part « relativement modeste » de 8 % du prix net de vente, « en échange de leur coopération ». La même lettre, consultée par The Art Newspaper, présentait un relevé de frais et une commission de 16 % à la charge des deux héritiers signataires.

Provenance contestée : que disent les recherches

Le nœud central de l’affaire ne concerne pas seulement le consentement, mais la nature même du tableau : s’agissait-il vraiment d’une œuvre spoliée par les nazis ? Mondex soutient que non, et cette position est au cœur de toute la procédure judiciaire.

L’avocate de Mondex, Melina Wolman, a déclaré au tribunal que la société estime que l’œuvre n’a jamais été confisquée par les nazis et qu’elle a été enregistrée à tort comme bien spolié. James Palmer, fondateur de Mondex, a expliqué à The Art Newspaper que l’entreprise a adopté cette position « sur la base de ces éléments, et dans l’intérêt de la rigueur et de l’honnêteté intellectuelle ». Selon Wolman, si Mondex avait été convaincue du caractère spolié de l’œuvre, elle se serait naturellement rangée du côté des requérants.

Les recherches de Mary Kate Cleary

La conviction de Mondex et de Sotheby’s repose sur l’étude menée par Mary Kate Cleary, conservatrice de la provenance au Princeton University Art Museum, commandée par les vendeurs de l’œuvre. Cleary a conclu que la vue de Dieppe ne figurait pas parmi les 45 tableaux et sculptures de la collection Flavian confisqués en 1941, et qu’aucune trace du tableau n’apparaît dans les listes de confiscation de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), le groupe opérationnel nazi responsable du pillage de centaines de milliers d’œuvres pendant la Seconde Guerre mondiale. En se fondant sur le catalogue raisonné de Pissarro publié par Paul Rosenberg en 1939 et sur certaines annotations retrouvées dans ses archives, Cleary a émis l’hypothèse que le marchand avait en réalité vendu l’œuvre vers 1938 au célèbre collectionneur britannique Edward Le Bas.

Les contestations des héritiers

Corinne Hershkovitch, avocate des requérants, a toutefois remis en cause cette reconstitution, affirmant que des œuvres étaient régulièrement retirées des listes de l’ERR grâce à la collaboration de marchands peu scrupuleux. Hershkovitch a qualifié d’imprécises les annotations posthumes de Rosenberg, soulignant que son catalogue ne mentionnait nullement que Flavian était propriétaire de l’œuvre dès 1935. Elle a en outre avancé l’hypothèse que le catalogue raisonné de Rosenberg ait pu confondre Darse de pêche et bassin Duquesne avec un autre Pissarro effectivement acquis par Le Bas, critiquant le choix de Cleary de fonder son étude exclusivement sur les archives de Rosenberg « sans les confronter à celles de la famille Flavian ». Cleary n’a pas répondu aux demandes de commentaire.

Compétence contestée et attente du jugement

Au-delà de la question de la provenance, l’affaire se complique en raison d’un problème procédural non négligeable. Rémi Sermier, l’avocat de Sotheby’s, a contesté la compétence du tribunal parisien pour une vente réalisée à Londres entre deux clients « sans aucun lien avec la France ». Cet aspect juridictionnel pourrait peser fortement sur l’issue et l’applicabilité d’un éventuel verdict, indépendamment de la manière dont sera tranchée la question de fond sur la provenance de l’œuvre. Le tribunal devrait se prononcer le 5 novembre.

Les controverses autour de Mondex Corporation

L’affaire met également en lumière le rôle controversé qu’a joué Mondex dans ce dossier. Wolman a déploré que la société ait été « victime d’un acharnement incessant », alors même qu’elle n’était ni vendeuse ni acheteuse de l’œuvre, et qu’elle n’avait pas agi comme intermédiaire dans la vente. Palmer a précisé que son entreprise n’avait reçu aucun paiement pour la transaction, sans donner davantage de détails sur les accords financiers. Ce n’est pas la première fois que les procédures et les commissions élevées de Mondex suscitent des litiges : la société avait déjà été impliquée dans des différends similaires par le passé, liés à d’autres œuvres restituées dans le cadre de procédures de restitution post-Holocauste.

Le cas reste emblématique des difficultés qui accompagnent encore aujourd’hui les revendications portant sur les œuvres spoliées pendant l’Holocauste : archives incomplètes, témoignages contradictoires et intérêts économiques qui s’entremêlent avec la recherche historique. Pour le marché de l’art, l’affaire montre à quel point il est délicat de certifier la provenance d’une œuvre avant de la mettre en vente : une incertitude qui peut peser sur la valeur, la possibilité de revente future et la réputation des maisons de ventes et des intermédiaires impliqués dans des transactions liées à des collections juives dispersées pendant la guerre.

FAQ

Quel est le principal litige concernant le tableau de Pissarro vendu par Sotheby’s ?

Sept héritiers de Salomon Flavian soutiennent que la vente doit être annulée parce que seuls deux héritiers avaient donné leur consentement, et ils contestent la légitimité de cet accord.

A-t-il été confirmé que le tableau de Pissarro était une œuvre spoliée par les nazis ?

La recherche de provenance menée par Mary Kate Cleary n’a pas trouvé de preuves d’une confiscation nazie et a relié le tableau au collectionneur britannique Edward Le Bas déjà avant la Seconde Guerre mondiale.

Pourquoi la compétence du tribunal de Paris sur la vente gérée par Sotheby’s est-elle contestée ?

L’avocat de Sotheby’s a soutenu que la vente a eu lieu à Londres entre deux parties sans aucun lien avec la France, remettant ainsi en cause la compétence du tribunal parisien.

Quel rôle a joué Mondex Corporation dans cette affaire ?

Mondex a commandé la recherche de provenance et obtenu le consentement de certains héritiers, mais nie que le tableau ait été spolié et dénonce avoir fait l’objet d’accusations de harcèlement au cours de la procédure.

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