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Un kaléidoscope de vérités, l’exposition d’Agnès Varda à la Villa Médicis

« Il m’est naturel d’aller de-ci, de-là, de dire quelque chose puis le contraire, et de me sentir moins piégée parce que je ne choisis pas une seule version des choses » Agnès Varda

« Il est naturel pour moi d’aller ici et là, de dire quelque chose puis son contraire, et de me sentir moins piégée puisque je ne choisis pas une version singulière des choses », proclame Agnès Varda (1928-2019) – quelque peu emphatiquement, quelque peu prophétiquement – déjà dans la première salle de la première exposition posthume de son œuvre maintenant exposée à la Villa Medici, après ses débuts au Musée Carnavalet l’année dernière. L’exposition Agnès Varda. Qui e là, tra Parigi e Roma se tiendra jusqu’au 25 mai.

Le spectre des princes et des pauvres, de l’ironie et de l’humour

Les deux endroits semblent être un habitat naturel pour son travail qui les habite discrètement, tout comme elle l’a fait dans le studio improvisé à côté de la boutique de ses parents et plus tard dans son atelier sur la rue Daguerre à Paris, sujet de son film Daguerréotypes. Les visages fixant les murs dansent le long du spectre des princes et des pauvres, et, comme sur une voie parallèle, le long d’un spectre d’ironie et d’humour : du réjouissant Jean-Luc Godard à un commerçant miteux de Montmartre, et d’un masque enchaîné piégé dans de lourdes chaînes métalliques à un chat assumant avec confiance sa place au sommet de la table de café de la Place des Vosges.

Agnès Varda, Fellini à la porte de Vanves, Paris 14e, mars 1956. © Succession Agnès Varda

Le visage en forme de pleine lune de Varda, à moitié caché sous une frange presque de jeune écolière qui le coupe en deux, a un sens de l’humour naturellement intrinsèque qui semble vouloir proclamer à tout moment : « aha, la blague, c’est vous ! ». C’est également la qualité qu’elle donne aux photographies de Fellini, qu’elle avait convaincu de voyager jusqu’à la périphérie de la ville pour être photographié parmi une mer de rochers, et une fille non nommée en costume d’ange regardée par les passants avec désapprobation qu’elle tourne en dérision. 

Agnès Varda et la liberté enracinée dans l’imagination

Agnès Varda, Autoportrait devant une peinture de Gentile Bellini, Venise, 1959. © Succession Agnès Varda

En effet, la sienne est presque toujours une double prise, comme si l’on avait déjà rencontré ses personnages de la rue, puis s’était retourné pour confirmer leur vision. De cette manière, son travail laisse un arrière-goût similaire à celui d’un compatriote belge, René Magritte. Ceci n’est pas Fellini, elle semble vouloir déclarer, autant que Ceci n’est pas juste une petite fille ! Au-delà d’un courant sous-jacent d’ironie, son travail est imprégné d’un sentiment de liberté sans retenue qui ne semble pas être enraciné dans un féminisme manifeste, mais plutôt dans une imagination qui n’a jamais été enchaînée. 

En effet, la sienne est une folie qui semble ancrée dans un sens de l’humour qui l’empêche de prendre quiconque – peut-être y compris elle-même – trop au sérieux. C’est une folie qui n’a pas le sens de la folie à la Dali et n’a pas d’arrière-goût de la dérangement de Van Gogh. Au contraire, dans ses doubles prises et même dans les photographies plus sérieuses, il y a un goût de joyeux bordel, qui les empêche de glisser dans des tons déprimants.

La capacité de découvrir la réalité à travers les lunettes des autres

Agnès Varda, Giulietta Masina à la station de métro Rome, Paris, 1956, d’après négatif 6×6 cm 
© Succession Agnès Varda – Fonds Agnès Varda déposé à l’Institut pour la photographie

En sortant par la porte de taille Lilliput de Villa Medici intégrée dans la porte en bois de taille Gulliver après l’exposition, je ne pouvais m’empêcher de m’interroger sur la capacité de Varda à voir à travers les autres sans paraître blessée elle-même, sans l’interrogation incessante de soi qui est en quelque sorte inhérente aux artistes, et sans la mélancolie qui l’accompagne souvent.

Agnès Varda, Rue Mouffetard, Paris 5e, 1957 © Succession Agnès Varda

Sur le dernier écran de l’exposition, quelque part vers la fin de sa vie, assise dans son jardin devant un faux chat, l’artiste nous laisse enfin entrevoir les contours de sa réponse. L’« instabilité » de son art – par laquelle elle fait probablement référence à sa capacité à jongler, explorer et plier les styles et modes de photographie, de documentaire et de réalisation de films de fiction – avait été rendue possible à la fois par les différences artistiques et la stabilité de sa vie personnelle avec Jacques Demy, un réalisateur français avec qui elle a été mariée pendant plus de trois décennies. 

L’instabilité permanente des images, le chaos créatif d’Agnès Varda

Agnès Varda, Photographie de Robert Picard, Valérie Mairesse, Robert Dadiès et Agnès Varda sur le tournage du film d’Agnès Varda L’une Chante, l’autre pas, 1976 Robert Picard © Ciné-Tamari

Cette admission – qu’elle fait sans s’arrêter – comme si c’était la chose la plus évidente, évoquait l’image d’un kaléidoscope qui me fascinait quand j’étais enfant. Dans la stabilité de ses limites, une instabilité permanente d’images qui s’assemblent et se réassemblent, prospère. Cela se fait de manière quelque peu inattendue, apparemment au hasard, peut-être finalement pas si différemment des photographies d’Agnès Varda qui se déroulent devant nos yeux dans cette exposition – les images défilent – aurait-elle pu dire en français.

Le chaos créatif de Varda était fortement ancré dans une vie privée qui, comme un kaléidoscope, lui permettait de faire tourner les images vers une multiplicité infinie, sans « avoir à choisir une version singulière des choses ». C’était peut-être cette fluidité qui, selon les mots de Nietzsche, lui donnait la possibilité « de donner naissance à une étoile dansante » – la multiplicité des points de vue qui, comme des lignes de rivage, ont malheureusement reculé ces dernières années.

Ici, vous pouvez trouver le programme des expositions et événements de Villa Medici

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