AccueilEnchèresTrésor redécouvert de Hans Baldung Grien mis aux enchères à Paris

Related Posts

Trésor redécouvert de Hans Baldung Grien mis aux enchères à Paris

Une œuvre rare de Hans Baldung Grien, longtemps restée cachée dans une collection familiale, revient sur le marché à l’occasion d’une vente extraordinaire.

Pourquoi la découverte du portrait de Susanna Pfeffinger est-elle exceptionnelle ?

Dans le cadre de la semaine du Salon du dessin (25-30 mars 2026), la scène parisienne se prépare à un moment de forte émotion. Le 23 mars, à l’Hôtel Drouot, la maison de vente aux enchères Beaussant Lefèvre & Associés, en collaboration avec le cabinet d’expertise Bayser, mettra en vente un dessin inédit de Hans Baldung Grien (1484/85-1545). L’artiste est l’un des principaux protagonistes de la Renaissance de la région rhénane, lié en particulier à Strasbourg.

Pour Patrick de Bayser, cette découverte a une double portée, personnelle et professionnelle. « C’était un choc intime, car j’ai toujours été affectivement lié à l’Alsace et aux Alsaciens », explique-t-il, en se souvenant de son grand-père qui a participé, avec l’armée du maréchal de Lattre, à la libération de la région, jusqu’à s’établir à Kientzheim, près de Colmar. De plus, sur le plan professionnel, le spécialiste évalue ce dessin comme le plus important qu’il ait mis au jour après le Saint Sébastien de Léonard de Vinci, apparu en 2016.

Le sujet est un portrait réalisé en 1517 avec la technique de la pointe d’argent et resté pendant plus de 500 ans dans la même famille, celle de la représentée. Au total, pas moins de 17 générations se sont transmis l’œuvre jusqu’à la découverte récente dans un contexte héréditaire.

Qui était Susanna Pfeffinger, protagoniste du portrait ?

La femme représentée est Susanna Pfeffinger (1465-1538), figure dévote et appartenant à l’élite bourgeoise de l’époque. Dans le dessin, elle apparaît aux trois quarts, en buste, avec coiffe, bandeau sous le menton et une robe qui lui couvre complètement le cou, véritable modèle de modestie et de piété. Susanna était l’épouse de Friedrich Prechter (1450-1528), marchand-banquier étroitement lié à l’artiste.

Depuis son arrivée à Strasbourg en 1509, Baldung entre rapidement en contact avec les familles les plus en vue de la ville. Il obtient les droits de bourgeoisie, s’inscrit à la corporation des peintres, ouvre son propre atelier et accroît le nombre de ses commandes. Parmi celles-ci figure le portrait du margrave Christophe Ier de Bade (1510), aujourd’hui conservé à la Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, qui témoigne de l’insertion de l’artiste dans les circuits de pouvoir.

Cela dit, le parcours de Baldung connaît un tournant en 1520, lorsqu’il adhère à la Réforme. Dès lors, les sujets religieux laissent progressivement place à des thèmes profanes, souvent chargés de tension symbolique et d’expérimentation formelle par rapport à la production allemande contemporaine.

En quoi consiste la technique à pointe d’argent du portrait ?

Le Portrait de Susanna Pfeffinger, épouse de Friedrich Prechter, buste trois-quarts gauche, daté de 1517, est exécuté à la pointe d’argent sur papier préparé avec de la cendre d’os. La feuille mesure 15,7 x 10,4 cm, porte le monogramme « HB » en haut à gauche et la date « 1517 » en haut à droite. L’estimation économique se situe entre 1.500.000 et 3.000.000 d’euros, en ligne avec la rareté de l’œuvre.

La surface a été traitée avec une préparation à base de cendre d’os pour permettre à l’alliage métallique d’adhérer de manière optimale. Baldung n’utilise ni fusain, ni craie, ni sanguine : il emploie plutôt un stylet métallique, en laiton recouvert d’argent, pressé avec une intensité variable pour moduler lumières et ombres. Le choix de cette technique révèle un niveau d’ambition élevé.

Cette méthode de dessin, décrite par Léonard de Vinci dans son Traité de la peinture, exige un contrôle absolu du geste. La ligne est en effet irréversible et ne permet pas de repentirs, contrairement à d’autres moyens graphiques plus indulgents. Dans la feuille de Susanna, on identifie un seul repentir, une légère extension de la ligne de l’épaule, qui témoigne de l’attention minutieuse du maître.

De plus, l’entrée de Baldung dans le monde de la pointe d’argent se fait dans l’atelier de Albrecht Dürer (1471-1528). Ce dernier, fils d’un orfèvre, maîtrisait déjà depuis longtemps l’usage du métal dans le dessin. L’héritage technique et stylistique de Dürer est l’un des points clés pour comprendre la position de Baldung dans l’histoire de l’art allemand.

Comment Hans Baldung Grien se positionne-t-il comme héritier de Dürer ?

De nombreux historiens de l’art considèrent Baldung comme le véritable successeur du maître de Nuremberg. Lorsque Dürer entreprend son deuxième voyage à Venise (1505-1507), c’est justement Baldung qui dirige l’atelier, signe de grande confiance et de reconnaissance professionnelle. Cette expérience renforce son rôle au sein du système artistique de l’époque.

Pour saisir le lien entre les deux, il suffit de comparer le portrait de Susanna Pfeffinger avec celui de Agnès Dürer (Vienne, Albertina, 1521). Les deux figures féminines sont représentées avec un soin extrême dans le détail et le rendu des tissus, mais aussi avec une attention psychologique rare. De plus, les deux femmes partageaient une relation d’amitié profonde et un soin scrupuleux de leur apparence.

À la mort de Dürer en 1528, Baldung reçoit une mèche de ses cheveux, « coupée en souvenir », dernier signe tangible du lien affectif et professionnel qui unissait les deux artistes. Dans l’ensemble, cette proximité biographique et stylistique renforce l’interprétation de Baldung comme héritier direct de la grande tradition nurembergeoise.

Pourquoi la provenance du dessin est-elle si importante pour le marché ?

L’histoire propriétaire du portrait de Susanna est l’un des éléments les plus forts de la vente. L’œuvre, en effet, est restée pendant plus d’un demi-millénaire dans la même famille, celle du modèle, passant à travers 17 descendances avant la découverte dans un coffre lors d’une succession. Ce type de provenance continue est rarissime, surtout pour une feuille du début du XVIe siècle.

De plus, Baldung a exercé une attraction particulière sur les artistes du XXe siècle, en particulier sur les Surréalistes. Hans Bellmer (1902-1975) fut fasciné par ses entrelacs de corps féminins, qu’il interpréta comme des anticipations de sensibilités modernes. Dans le panorama collectionniste actuel, environ 250 dessins de Baldung sont recensés, mais peu appartiennent encore à des particuliers.

Selon Patrick de Bayser, le dernier dessin de Baldung apparu en vente aux enchères remonte à 2007, lorsqu’une feuille a dépassé 3,7 millions de dollars. En comparaison, l’évaluation actuelle entre 1,5 et 3 millions d’euros pour le portrait de Susanna reflète à la fois la rareté de la technique à pointe d’argent et la solidité de la chaîne de provenance. La combinaison de ces facteurs alimente l’attente pour la vente à l’Hôtel Drouot.

Quel impact cette vente peut-elle avoir sur le marché du dessin ancien ?

La mise en vente de cette feuille pendant le Salon du dessin s’inscrit dans un contexte de forte attention internationale pour le dessin des maîtres anciens. Des événements comme le Salon du dessin de Paris représentent depuis des années une vitrine privilégiée pour les galeries, collectionneurs et musées. La présence d’un inédit de Baldung accentue encore l’intérêt pour le segment de la Renaissance allemande.

De plus, le choix de présenter une œuvre avec une histoire si compacte et une attribution solide s’aligne avec la demande croissante de provenances traçables sur le marché international. Dans un contexte d’attention aux questions de provenance et aux problématiques liées à la circulation des biens culturels, ce type de dossier renforce la confiance des acheteurs.

Pour une compréhension plus large du parcours de Baldung, il est utile de rappeler le noyau fondamental d’œuvres conservé à la Staatliche Kunsthalle Karlsruhe, qui abrite également le portrait déjà mentionné du margrave Christophe Ier de Bade. En parallèle, des institutions comme l’Albertina de Vienne documentent à travers les feuilles de Dürer et de ses disciples le contexte dans lequel Baldung s’est formé.

Cela dit, le portrait de Susanna Pfeffinger reste, à ce jour, la seule œuvre à pointe d’argent de Baldung encore en mains privées. Les attentes pour le 23 mars sont donc très élevées : le résultat final pourra redéfinir les paramètres d’évaluation pour le dessin de la Renaissance allemande et confirmer, une fois de plus, la centralité de Hans Baldung Grien dans l’histoire du dessin européen.

Latest Posts